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- L'homme semence de Violette Ailhaud - par Amélie

- L'homme semence de Violette Ailhaud - par Amélie

septembre 12/Virginie/

« L’homme-semence » a été présenté le 27 juin dernier (c’est utile les PV !). Une histoire de femmes, régionale en plus, m’intéressait beaucoup. J’ai pu trouver et lire cette plaquette de 33 pages, écrite en 1919 par Violette AILHAUD. C’est une histoire vraie. Authentique. Pas un roman : un témoignage. L’histoire de son manuscrit est fantastique : Violette est morte en 1925 mais elle l’avait caché chez un notaire. Il est resté secret jusqu’en 1952 ! Dès sa publication, il est très apprécié : sa 8ème édition est sortie en 2016 chez les éditions Parole, petite entreprise du Verdon.

 

Ce court récit a pour cadre un petit village du plateau de Valensole. Il se passe juste à la fin de la folle révolte, « provinciale, méridionale, rurale »*, contre le coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte du 2 décembre 1851. Cette insurrection populaire est « la plus importante du XIXè siècle, avec la Commune de Paris »*. En un mois, le Var intérieur, les Basses Alpes, une partie du Vaucluse et de la Drôme, le nord des Bouches du Rhône se mobilisent pour un soulèvement républicain puis sont taillés en pièces par l’armée et les gendarmes du nouvel empereur. Lorsque, la dernière, Barcelonnette se rend, le 15 décembre, c’est l’hallali. Chasses à l’homme, rafles, massacres, arrestations arbitraires. Plus de cinq mille hommes de Provence sont arrêtés. Peu d’entre eux échappent à l’emprisonnement. Beaucoup sont déportés en Afrique du Nord et en Guyane et n’en reviendront pas*.

 

Pour la seconde fois en moins de soixante-dix ans, le village a perdu tous ses hommes. Les femmes s’organisent dans un isolement total :

 

«  Personne n’est venu, comme si l’opprobre s’était refermé sur notre communauté, comme si la quarantaine des grandes pestes nous enveloppait d’un manteau de brouillard pour nous cacher du reste du monde. Nous ne savions rien. Nous ne savions pas si les hommes emportés étaient encore en vie. Personne ne venait vers nous. Nous ne sommes pas allées vers les autres non plus, par peur, par crainte de découvrir que, au-delà de l’horizon de nos terres, il n’y avait peut-être rien d’autre que le silence et la mort. Nous n’avons plus bougé du village, noyées volontaires par les travaux qu’exigent, de l’aube à la nuit profonde, les becs ouverts de nos enfants, de nos bêtes et de nos champs. »

 

Et voici qu’après deux ans, un jour de juillet, un homme monte lentement vers le village. Les femmes vont mettre en oeuvre la stratégie qu’elles ont longuement méditée.

 

On ne sait rien de Jean JEAN, sinon qu’il est varois et maréchal-ferrant. Il ne possède que huit vieux livres, conservés avec soin dans son baluchon. Il assume avec beaucoup de dignité le rôle d’étalon que les femmes lui imposent. Un jour, à la fin des travaux d’été, il s’en va. Il laisse six enfançons derrière lui et une compagne préférée dont on se doute qu’elle ne le pleurera pas longtemps.

 

Car c’est « la fin d’un temps hors du temps » et d’autres hommes arrivent au village « et puis des femmes et puis des enfants (…). La vie tournait. Elle avait été dure et belle pour nous. Elle serait tout cela encore ».

 

 

Dans un premier temps, j’ai trouvé que ce récit avait la saveur d’un conte de Paul Arène ou de Jean Giono. Et puis, j’ai ressenti une impression de profond malaise. Je me suis rendu compte que cette histoire a priori digne des « Antiques » recelait un épouvantable formatage social. On dit que la société occidentale actuelle a fait de la recherche du plaisir un objectif déraisonnable. Peut-être bien. Là, on est tout à l’opposé. Mais c’est tout aussi déraisonnable !

 

J’ai trouvé horrifiante l’obsession de ces femmes « tendues vers ce besoin primaire, cet appel de vie qui nous vient de l’aube de l’humanité et même du monde des bêtes : la reproduction » . Leur société rurale de la fin du XIXè -pourtant très laïcisée **- a profondément enfoncé dans leur cervelle qu’elles ne peuvent avoir qu’un seul rôle social : procréer. Elles sont programmées comme des insectes : elles n’ont qu’une seule volonté, collective et impérieuse : pondre.

 

Leur but n’est pas de retrouver les joies du corps et du cœur, mais d’assurer la survie du village. Inconscientes de leurs propres besoins de femmes et d’amantes (ou les refusant), elles obéissent à une mécanique utilitaire et pleine de mépris, pour elles-mêmes mais aussi pour cet homme. Que la narratrice, « vierge veuve », ne puisse regretter ce qu’elle n’a pas connu, passe encore ! mais les autres ?

 

« Nous avons tout prévu de la venue d’un homme. Notre premier objectif était sa semence, ensuite sa force de travail, enfin sa présence. Jamais son amour. »

 

Elles ne font aucune tentative pour établir une véritable relation avec ce visiteur qu’elles vont côtoyer et recevoir dans leur lit plus de trois ans***. Elles ne sont même pas curieuses de sa personnalité, de son histoire, des raisons qui lui ont fait monter la côte qui accède au village. Je n’arrive pas à comprendre un aveuglement si total qu’il détruit chez elles tout respect de l’être humain qui leur fait face. La narratrice diffère des autres femmes en s’éprenant de Jean. Mais cet « amour de peau » n’est guère que l’effet de l’appétit sensuel et de l’égocentrisme de ses dix-huit ans. Tout de même, elle tombe des nues : 

 

« Je l’ai construit comme un objet, et c’est un homme ».

 

 

*tous les passages marqués d’un astérisque sont issus de la post-face de l’historien Jean-Marie Guillon.

** « Nous attendions de pied ferme les représentants de l’empire, de la morale, de la religion. Nous attendions les prédicateurs et les soldats de tout poil. (…) nous savions que nous devrions nous défendre contre ces deux familles de prédateurs des faibles. »

*** estimation du temps de présence de J.J. au village d’après les éléments fournis par la narratrice.



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Commentaires/ 19

  • Portrait de Virginie
    Virginie
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    Bonjour Amélie et merci pour ce bel article. C'est amusant j'ai justement lu ce livre ce week end. C'est un joli texte, proche du conte qui raconte une incroyable histoire de femmes. Mais à mon avis on nous balade avec l'origine du manuscrit... peu importe finalement mais bon ... Si on se remet dans le contexte historique du mental d'une femme née en 1935 cette écriture est un ovni. Soyons un peu raisonnable ! Anaïs Nin n'est pas encore née, Colette non plus et même les plus délurées de nos aristocrates auteurs (je pense à Elizabeth von Arnim) ne se permettent pas de telles libertés de paroles. C'est même au delà de la liberté de parole, c'est une notion du corps, du désir féminin qui ne verra le jour qu'à la fin du XXème siècle. Même la poésie du texte est décalée. Il y a des mots, des images qui ont été soufflés par les surréalistes, par les poètes contemporains, je pense à Christian Bobin, Jaccottet etc ... bon, ça n'enlève rien à la qualité du texte et de l'histoire mais ne prenons pas les lecteurs pour des imbéciles, quand même !

  • Portrait de Bent'ji
    Bent'ji (non vérifié)
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    Je ne pense pas que lancer un canular littéraire signifie prendre les lecteurs pour des imbéciles, surtout lorsqu’il est de qualité ! C’est un jeu intellectuel comme un autre et il y a eu des précédents célèbres. Le cas de l’homme semence est intéressant ! est-ce ou n’est-ce pas un canular ? On ne peut en discuter que si les choses sont claires. Violette avait seize ans et demi en 1852 « quand le malheur est arrivé ». Elle est donc née vers 1835 et morte en 1925. Exact ! Mais elle écrit en 1919 ! Elle qui avait déjà souffert de deux périodes d’extermination sanglante (les guerres révolutionnaires et napoléoniennes, l’ « épisode » du coup d’Etat), s’est tapé en plus la guerre de 1870 et la plus grande partie de la première guerre mondiale. Son « contexte historique mental » en a pris un sacré coup ! Comme toutes les femmes de l’époque, elle a sérieusement grandi !!! L’anarchisme est né en 1840, le terme « libertaire » en 1857. Anaïs Nim ne naît qu’en 1903, mais elle est le produit du féminisme et non le féminisme le produit d’Anaïs ! N’oublions pas qu’il est déjà vieux d’un siècle ! Le livre « Défense des droits des femmes » de Mary Wollstonecraft est paru en 1792. Voilà un rappel qui va ravir FL qui nous a déjà parlé de cette pionnière du féminisme, née en 1759 et morte à 38 ans en 1797, qui avec son époux William Godwin, philosophe anarchiste, a donné au monde Marie Shelley. Elizabeth von Arnim est née en 1866 et commence à écrire en 1898. Alexandra David-Néel est née en 1868, tente sa chance comme cantatrice sur plusieurs scènes et commence ses voyages d’exploration en 1911. Colette est née en 1873, son premier manuscrit est de 1893, elle publie « L’ingénue libertine » en 1909, conçoit « Chéri » en 1912. De 1906 à 1912, elle défraie la chronique en apparaissant plus qu’à moitié nue dans un numéro de mime sur la scène d’un music-hall. L’époque fourmille de femmes intrépides qui se lancent dans des expériences « extrêmes » et pourraient en remontrer en liberté de paroles et d’actes à beaucoup de femmes « modernes ». Le surréalisme ne paraît que dans les années 1920, mais l’Europe entière vient de connaître le Dadaïsme et sa remise en cause de toutes les conventions et contraintes idéologiques et esthétiques. « Le Manifeste littéraire » est de 1915. Nul doute que Violette, maîtresse d’école, qui aime la poésie et a été élevée par un homme éclairé, en a eu connaissance et a pu l’apprécier. Quant au « désir féminin » il était familier aux gens de la Renaissance ! On n’a pas attendu les surréalistes pour parler joliment de la nature et des corps ! Je ne connais pas assez MM. Jaccottet et Bobin pour être en mesure d’analyser l’influence de leurs écrits ni les suspecter d’être à l’origine d’un éventuel canular…

  • Portrait de La peau sur les os
    La peau sur les os (non vérifié)
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    D’après les dernières pages de l’éditeur, cette très petite œuvre a provoqué l’enthousiasme presque l’idolâtrie ! et vas’y le livre… et les BD… et les spectacles ! et les festivals ! etc etc etc etc … Canular ou histoire vraie, pour moi ce sera toujours : homme semence = femme utérus = calamité !

  • Portrait de MES
    MES (non vérifié)
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    Et encore tu as oublié George Sand (1804-1876) (avec « Indiana » publié en 1832), Juliette Adam née Lambert en 1836, morte à Callian en 1936, que Sand considère comme sa fille adoptive (avec « Idées anti-proudhoniennes sur l’amour, la femme et le mariage » en 1858) et Louise Michel (1830-1905), la « vierge rouge » de la Commune de Paris…pas vraiment coincées, ces bonnes femmes !

  • Portrait de Virginie
    Virginie
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    Bonjour à tous et merci pour cette discussion enflammée ;-) Je précise que ce ne sont pas les "idées" sur la féminité et l'amour qui me choquent dans ce texte mais davantage les images que je trouve d'une modernité fulgurante. A mon sens ce texte ne peut dater que de la fin des années 90, début 2000.

  • Portrait de MES
    MES (non vérifié)
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    Virginie je t'ai envoyé un commentaire le 29/09. Tu l'as perdu ?

  • Portrait de Virginie
    Virginie
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    MES, je suis désolée j'ai mis en ligne tout ce que j'ai reçu .... il a été perdu corps et biens dans les sombres couloirs de la bloggosphère on dirait ?? Peux-tu refaire une tentative pour le poster ?

  • Portrait de La peau sur les os
    La peau sur les os (non vérifié)
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    c’est tellement triste, cette histoire ! ce garçon qui arrive et qui repart, sans oublier d’aider à finir les travaux d’été. Il ne dit rien, il ne se plaint pas, il ne fait de reproches à personne. Vraiment ça me fait peine ! ces femmes et cette Violette elles sont horribles. C’est des pierres ! Elles ne font pas honneur au féminisme !

  • Portrait de F.L.
    F.L. (non vérifié)
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    Bien sûr que Jean Jean s’en va ! D’après le nom et le prénom qu’il porte, il est probablement un enfant trouvé. Un enfant abandonné. C’est sans doute cette douleur qui l’a poussé sur les routes. Il n’a trouvé au village ni refuge ni « re-connaissance », au sens de lui reconnaître une identité, une individualité. On l’a utilisé et refusé. Il laisse des enfants sans père qui reproduiront son besoin fondamental et non assouvi d’être aimé. On peut se demander, d’ailleurs, lorsque le village a été repeuplé des nouveaux arrivants et les règles sociales rétablies, comment ces femmes qui avaient enfanté illégalement ont pu échapper à l’infamant statut de « fille-mère » pour les célibataires et « femme sans mœurs » pour celles qui étaient veuves. Et leurs enfants à celui de « bâtard ». Un voile de pitié pour la désolation de ces villages martyrisés a-t-il recouvert cette « période difficile » ? Fallait-il attendre que les gens vieillissent et meurent, que les mémoires oublient ? Est ce pour épargner la honte à ces femmes et ces enfants que Violette Ailhaud a caché son manuscrit pendant 33 ans, l’espace d’une génération, et que, le secret étant levé en 1952, l’édition a encore attendu cinquante ans ??? Ce pourrait être un argument pour l’authenticité…

  • Portrait de Virginie
    Virginie
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    C''est un peu un homme-objet, non ? et il ne faut pas oublier l'énorme poids des mots comme "fille-mère" et "bâtard" à cette époque. C'était la pire insulte. On a du mal à s'imaginer que ça a duré jusque dans les années 60. Les moeurs ont changé radicalement seulement après mai 68

  • Portrait de Un de l'Escouissier
    Un de l'Escouissier (non vérifié)
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    En faveur de l’hypothèse canular, j’ai relevé un anachronisme flagrant : l’usage d’armes à feu par les femmes du village. Le fusil de chasse de l’époque pesait dix kg (le Chassepot 1866 équipant l’armée française en 1870 était un progrès sensible avec ses 4700g !). Le recul était redoutable (Violette raconte d’ailleurs comment elle est tombée à la renverse lors de son premier essai). Pas vraiment une arme féminine. Il a fallu attendre les progrès de la métallurgie et la production de fins aciers pour que des modèles pour dame fassent leur apparition. Ils étaient surtout destinés à l’aristocratie, seule classe sociale dont les femmes chassaient. Le père de la narratrice lui a donné une éducation de « demoiselle », mais ce serait étonnant que les autres pères ou les maris du village aient appris à tirer aux femmes de leur maisonnée. Et en plus, l’arme et les munitions coûtaient très cher. Pas vraiment une arme populaire et rurale ! A l’époque du livre (1852), les paysans et paysannes par chez nous utilisaient pour se défendre plutôt la pique ou le bâton plombé, l’arme de poing, le couteau, la hache, et surtout la terrible fourche à deux ou trois dents, qui était l’arme des bergers contre les loups.

  • Portrait de Virginie
    Virginie
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    Bonjour Un de l'Es, merci pour ta perspicacité !! Je n'aurais jamais pensé à cet argument !

  • Portrait de MES
    MES (non vérifié)
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    Un point pour toi, Un de l’Es ! moi, j’ai un petit argument démographique et arithmétique : après les ponctions de tous ses hommes, un petit village du plateau de Valensole en 1852 a combien d’habitants (hors enfants) ? maximum cent femmes, minimum 25. Prenons l’hypothèse la plus basse. 25 femmes moins les 5 jeunes filles dont nous avons les noms : Violette, Jane, Marie, Rose et Magdeleine. Reste 20. Enlevons encore 10 femmes soit parce qu’elles sont trop âgées, soit parce qu’elles ont eu suffisamment d’enfants de leurs défunts maris et ne souhaitent pas en avoir davantage. Reste 10 femmes adultes et fécondes et les cinq gamines. Comment expliquer qu’en trois ans de séjour de J. Jean ne soient nés que 6 bébés ?

  • Portrait de Virginie
    Virginie
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    Bonjour MES, bien vu !!

  • Portrait de Virginie
    Virginie
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    Hé hé je vois que ce petit mystère littéraire torture les méninges de pas mal d'entre vous ....

  • Portrait de Francis
    Francis (non vérifié)
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    Bonjour à tous. Je peux apporter mon grain de sel ? les petits mystères littéraires me fascinent. Pour répondre à l’objection de MES : j’ai eu l’impression que le « pacte » ne s’est conclu qu’entre les cinq filles à marier du village. Toutes ces rêveries qu’on se chuchote en petit groupe, cette construction imaginaire d’un homme, ce complot. Seules de très jeunes filles, encore enfantines, peuvent s’en distraire. Elles ont été traumatisées par la disparition brutale de leurs promis et de leurs compagnons de jeux. Elles s’imaginent, comme tous les êtres très jeunes, que leur vie est finie, que rien ne leur arrivera plus : pas de maris, pas d’enfants, pas de bras pour les gros travaux. Pour elles, le monde s’est littéralement vidé de toute vie. Elles n’ont aucune conscience des conséquences sociales de leur choix, assez « refroidissantes » comme l’a rappelé FL dans son commentaire. Un bon sens un peu rassis leur aurait fait comprendre que d’autres vivants allaient venir. Un village déserté, des terres vacantes appellent la vie. Ce qui s’est effectivement produit. Il suffisait d’attendre un peu. Mais sait-on attendre à quinze ans ? On a le désespoir bien accroché à cet âge. Je vois deux arguments pour appuyer « l’hypothèse canular ». Le premier est que cette conception utilitaire d’un homme est typiquement moderne : en même temps qu’on porte l’individu aux nues, on ne lui accorde aucune considération. Cette façon de considérer l’être humain comme un pion, sans prendre en compte sa réalité, est bien une tare de notre époque. Ce personnage de Jean Jean n’a aucune épaisseur, c’est une ombre. On ne sait pas d’où il vient, on ne sait pas où il va. Venu du néant, il y retourne. Le paradoxe est d’ailleurs amusant : ces filles du XIXè ont la conception ancienne de prendre un homme pour avoir un enfant mais en le considérant comme un outil, elles s’affirment du XXIè ! mais les filles du XXIè qui prennent et jettent les hommes comme un kleenex ne veulent surtout pas d’enfant ! Le second argument, qui me paraît être le meilleur et le plus fondé, c’est la langue. Elle est « d’une modernité fulgurante » comme l’a si bien écrit Virginie. Deux exemples : pages 13 et 14 : la « pomme verte d’Eve », et surtout page 20 et 21, le rêve enfiévré d’une main qui s’approche pour se poser sur son corps. Des images flashées, des mots qui éclatent comme des coups de feu, des phrases qui s’enroulent et se cassent, un rythme syncopé. Cela ne sent ni le XIXè ni même le début du XXè. C’est admirablement écrit. C’est même si admirable que cela met mal à l’aise : comment un écrivain d’un tel talent a-t-il pu rester dans l’ombre si longtemps…et écrire si peu ?

  • Portrait de Virginie
    Virginie
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    Bonjour Francis, voila c'est exactement ça !!! Je n'avais pas eu le temps de reprendre ma lecture un crayon à la main, mais c'est ce genre d'images qui m'a mis la puce à l'oreille. En effet ça n'enlève rien à la qualité de ce court roman. Le mot "canular" est peut-être un peu fort et dévalorise l'ouvrage. Je dirais alors plutôt une "construction poétique" dans laquelle s'insèrent l'oeuvre et sa genèse ?

  • Portrait de MES
    MES (non vérifié)
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    Bof, c'est le terme consacré... Tout "canular littéraire" est une "construction poétique". Disons qu'on y suscite davantage la participation du lecteur en ajoutant une énigme vécue à l'énigme relatée... tu n'as qu'à regarder l'impact ! on a combien de réactions pour cette mince plaquette ? on va casser le record du Festin de Babette !!!

  • Portrait de FL
    FL (non vérifié)
    sep 12, 2017, 09:10-répondre

    Bonjour, Francis et bonne arrivée ! Ce qui m’a frappée dans ce petit livre, c’est qu’il soit aussi décousu, aussi hétéroclite : c’est un vrai patchwork avec l’amorce d’un roman historique et populiste, le « complot des vierges » comme tu dis, utopie féministe glaçante et réflexion très « anarchisante » contre l’institution du mariage et la condition féminine, une romance amoureuse qui boite et finit mal, un couplet sur l’éducation des filles, etc… L’idée d’un homme seul au milieu de femmes offertes, c’est un fantasme d’homme. La connaissance aussi intime des rêveries des adolescentes, de leur sensualité, de leur narcissisme, c’est une réalité de femme. Rappelez-vous de quelle façon presque graveleuse R. Merle a traité le thème de l’homme-étalon ! Ici, quelle délicatesse, quelle discrétion ! Certains passages donnent l’impression d’avoir été écrits par un homme, d’autres par une femme. Cette plaquette pourrait-elle être une œuvre à quatre mains ou même collective ? En tout cas, c’est si bien fait qu’on a bien du mal à discerner ce qui pourrait être de 1919 et ce qui ne peut qu’être de 2010…Si c’est un canular, son auteur est vraiment très bon. On lui vote des félicitations ? Ca pourrait peut-être l’amener à lever le masque !


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